Je propose dans ce travail quelques pistes pour revenir rien moins que sur l’histoire mondiale de l’anthropologie, dans une perspective telle que celle prônée par les tenants de la world history dans le monde anglo-saxon, ou si l’on veut, de l’histoire globale chez les auteurs francophones. Dans le cas particulier abordé ci-dessous, le fil conducteur consiste à étudier la “genèse” (au sens de la socio-histoire de Gérard Noiriel, cf. Noiriel 2001) de trois concepts dans les sciences de l’homme et de la société, ceux de culture/ Kultur/ culture en France, en Allemagne et aux États-Unis, puis de suivre leurs diffusions, transformations, adaptations, acculturations, réappropriations, traductions et reconfigurations entre le XIXe et le XXe siècle.
Ajoutons que, du point de vue de la méthode, il peut être fort instructif de sortir des cadres habituels, tant géographiques que chronologiques… On s’inspire en cela des tenants anglo-saxons de la world history tel C.A. Bayly (2007), ou de son plus ou moins équivalent français, certes encore balbutiant, l’histoire globale. En paraphrasant l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, l’un des promoteurs de ce courant (Pétré-Grenouilleau, 2004, 2007a) qui propose de « décentraliser l’histoire » (Pétré-Grenouilleau, 2007b), on tentera ici de « décentraliser l’anthropologie ». Mais commençons par le début, fut-il arbitraire (un concept ne naissant jamais vraiment ex nihilo, en évoquant la naissance des « sciences de la culture » en Allemagne, autour d’un concept : le volksgeist.
Pour ce faire, il me faudra évoquer dans chaque pays les « airs du temps » ou l’« état des lieux », associés éventuellement à des mythes fondateurs de la Nation, en même temps que les réseaux de sociabilité savante en vigueur à un moment donné m (c’est l’axe synchronique). Puis (c’est l’axe diachronique) identifier les « traditions de pensée » qui traversent les générations intellectuelles, et éventuellement les frontières à la fois géographiques et disciplinaires, grâce à des « passeurs ». Ces traditions de pensée peuvent être strictement académiques (la philologie ou la sociologie allemandes, par exemple) mais aussi plus « sauvages », comme la pensée dite ésotérique ou la pensée religieuse propre à telle communauté. L’angle d’attaque choisi ici sera celui de l’étude des transformations d’un concept, celui de culture, selon qu’on se déplace le long de l’axe synchronique ou de l’axe diachronique. Pour filer la métaphore mathématique, on dira que dans un plan normé par ces deux axes, on cherchera à dessiner la courbe représentative de la fonction « culture ». Ce qui donnera, on l’espère, une courbe représentative, qui pourra rendre compte de manière globale des chemins parcourus par ladite notion. Ce modèle sera proche du squelette : car il serait à la fois illusoire et inutile (voire ridicule) de vouloir repérer toutes les transformations et usages du mot « culture » dans l’anthropologie mondiale. Il convient plutôt de mettre en évidence des traits saillants, des tendances générales des acceptions et transformations du concept.