Quel est le rapport entre la notion de volksgeist et les théories de Boas ou Kroeber ?: cet article fait suite à l’acculturation américaine du volkgeist
Selon Buckley, les deux auteurs développèrent un équivalent de la notion de volksgeist : il s’agissait du “génie d’une civilisation” pour Boas (genius of a civilization) et de la “nature psychique” d’un peuple pour Kroeber (psychic nature) (Ibid. : 265). Dans les deux cas, la spécificité de chaque culture était perçue comme résultant de l’histoire d’un peuple, et non pas de leurs caractéristiques génétiques. On voit d’ailleurs que, par rapport au concept initial de Steinthal, la notion boasienne de culture s’est rapidement opposée à la notion de race – ce qui sera manifeste avec la fameuse étude de Boas sur les migrants, dans laquelle il montrait qu’au fil des générations, leur indice céphalique changeait jusqu’à rejoindre la moyenne américaine (cf. Boas, 1937). Cela dit, Kroeber poussa plus loin que Boas une perspective mettons ‘holiste’ en privilégiant la communauté : la culture existant pour lui à l’extérieur des gens, constituant une entité en elle-même, de façon “super-organique” (sic), représentant “un autre ordre de vie” (“another order of life”) par rapport à l’individu (qui n’en est qu’un faible “illustration”). Tout cela était une persistance de l’idéalisme allemand, note encore Thomas Buckley. On peut en outre mettre en évidence chez Kroeber une conception de l’évolution linéaire par accumulation de traits culturels, selon les lois du diffusionnisme (Ibid. : 266). Les cultures se transformeraient à cause d’un processus historique de diffusion, et pas d’un déterminisme environnemental. Ce faisant, Kroeber déterminait des “attitudes” et des “tendances” propres à chaque culture (on est encore une fois très proche des idées de Neigungen et de Richtungen chez Steinthal), ce qui lui permettait d’établir une échelle des positions relatives de chacune d’entre elles.
En guise d’explication, Thomas Buckley avance que comme Boas, Kroeber a grandi dans l’environnement intellectuel de la communauté Allemande-Américaine (Ibid. : 267) où on ne croyait pas à la religion… Sa seule religion aurait du coup été l’anthropologie, et son objet de dévotion la “culture” (selon le mot de Theodora Kroeber) ! (Ibid.) C’est là un cadre explicatif très général : un cadre plus restreint doit prendre en compte la formation intellectuelle de Boas à Berlin – intégrant psychologie des peuples et diffusionnisme.
Pour finir sur l’acculturation américaine du terme de culture, on avancera que cette notion fut, via Franz Boas, “culturalisée” notamment par ses élèves, tel Kroeber, mais aussi ceux qu’on range dans le courant dit “culture et personnalité” : chez ces derniers (notamment Margaret Mead), la “personnalité de base” pourrait être rapprochée (malgré des divergences) de la façon dont Kroeber voit dans l’individu une “illustration” de la culture. Dans les deux cas, la culture est un objet monolithique et idéal, extérieur aux individus – c’est là une “survivance” de la notion steinthalienne de volksgeist. Il resterait à se demander comment l’”état des lieux” aux USA a contribué à l’acculturation du concept de culture… Par exemple, l’individualisme américain – à travers les mythes nationaux comme celui de la frontière à l’Ouest, du melting-pot ou même de la libre entreprise… – a-t-il favorisé l’individuation du concept de culture à travers des notions comme celle de “personnalité de base”, mais aussi sa séparation d’avec l’idée de race ? On peut enfin se demander ce qu’il reste aujourd’hui dans la tradition intellectuelle américaine du volksgeist allemand…
Est-il par exemple excessif d’estimer que les versions américaines de la notion de culture chez Boas ou Kroeber, inspirées des théories du volksgeist, retrouveront quelque écho dans les cultural studies ?