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  • Anthropologie historique de la notion de culture : l’acculturation américaine du volkgeist

    Abordons maintenant la question des avatars de la notion de volksgeist aux USA… Selon Egon Renner, une grande partie de l’anthropologie américaine serait à rattacher au projet steinthalien, via Franz Boas, ancien élève de Steinthal et inspirateur aux États-Unis du courant “culture et personnalité”, comme des travaux d’Edward Sapir. On voit bien sûr l’intérêt qu’il y aurait à comparer l’hypothèse dite de Sapir-Whorf, avec l’idée centrale chez Steinthal, qu’en apprenant une langue, “on s’approprie la vision du monde qu’elle renferme” (Renner, 2004 : 216).

    Arrêtons-nous donc sur la notion de culture chez Boas, qui apparaît dans notre étude comme un passeur, puisqu’en s’installant aux USA, il vint y porter l’enseignement qu’il a reçu de Steinthal. Pour Franz Boas (Anthropologie amérindienne), l’ethnologie devait d’intéresser aux manifestations de la vie mentale (manifestations of mental life, cf. Berman, 1996). Les phénomènes mentaux (comme l’art, les récits, la lois, les coutumes…) étaient pour lui l’équivalent de ce que nous nommons la culture ; ils étaient organisés par un système inconscient de classification propre à chaque société (Ibid. : 219). Par ailleurs, selon Boas, la classification culturelle chez un individu passait à la fois par les “idées” (ideas : c’est là l’aspect cognitif, les catégories cognitives et sémantiques elles-mêmes) et les intérêts (interests : l’aspect ‘affect’). L’intérêt, c’est non seulement le sentiment lié à une certaine “idée” (par exemple, la honte liée au sentiment d’avoir été “immodeste”), mais encore le degré d’attention porté à telle ou telle catégorie d’objets cognitifs (par exemple, l’importance de la notion de privilège chez les Kwakiutl ; Ibid. : 218). Or, pour Boas les “intérêts” priment sur les “idées”. Par exemple, le fait que les Eskimos chassent le phoque explique qu’ils utilisent différents mots pour désigner un phoque selon l’âge, le genre ou la circonstance.

    Enfin, pour avoir accès aux phénomènes mentaux, le mieux pour Boas était de recueillir l’information chez l’indigène parlant par lui-même et s’adressant à ses pairs (“The native speaking for himself”)… Ce serait là la pure “manifestation de la vie mentale” qu’il conviendrait d’enregistrer. Or, selon Matti Bunzl, la notion de culture chez Boas ne vient pas de nulle part. Boas, qui prit Bastian et Virchow comme modèle (et fut l’élève de Steinthal, et derrière se profilent les idées de Wilhelm von Humboldt), fit dériver le concept de culture depuis son sens “humaniste” jusque vers une notion plus “relativiste” (Bunzl 1996 : 67). Résumons-nous. La culture est chez Boas un processus historique transmis de manière inconsciente de génération en génération, qui oriente la pensée des individus. De ce point de vue, on voit qu’il est facile d’établir une proximité entre la culture chez Boas et le volksgeist chez Steinthal. Notons toutefois que Boas intègre les théories diffusionnistes allemandes, ce qui va contribuer à transformer le volksgeist en culture.

    On pourrait dire que l’idée de la culture que se fait Boas va se révéler aux USA extrêmement contagieuse (au sens où l’entend Dan Sperber). Voyons par exemple ce qu’on en retrouve chez un de ses élèves, Alfred Kroeber. Selon Thomas Buckley (1996), la façon dont Alfred Kroeber voyait Ishi, le “dernier Indien Yahi”, était représentative de sa vision de la culture : Kroeber aurait vu la culture comme “an integrated fabric ‘illustrated’ by individuals like Ishi, but existing outside of them, ‘in static balance’” (Ibid. : 259). Ce qu’on voit bien dans cette citation de Kroeber lui-même (1915) : “Civilization, though carried by men and existing through them, is an entity in itself, and another order of life”. (cité in Buckley, 1996 : 260)